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La thérapie brève, systémique et stratégique

Dernière mise à jour : 6 mai

"La folie, c'est se comporter de la même manière et s'attendre à un résultat différent"

Albert Einstein


Gregory Bateson


Dans la mouvance actuelle des nombreuses thérapies, d'inspiration psychanalytique ou pas, longues ou brèves, il est souvent très difficile pour une personne novice de savoir ce qu'il en retourne; je vais tenter de vous donner un éclairage, quelque peu réducteur je le crains, mais accessible au plus grand nombre, je l'espère, sur la thérapie brève systémique et stratégique, qui est une approche thérapeutique psycho-relationnelle née du courant de pensée de l'Ecole de Palo Alto.


Dans un premier temps, on peut retenir qu'elle se différencie - par une vision novatrice de la genèse et de la résolution de problème - de la psychanalyse et de la psychologie, qui elles s'efforcent de trouver le pourquoi de votre souffrance en allant chercher les évènements traumatisants de votre histoire.


Oui mais, car il y a un mais, comme le dit si bien Giorgio Nardone dans Le dialogue stratégique:" Penser que si l'on comprend une chose, on pourra la changer est une vieille illusion des êtres humains." Contrairement au pourquoi et à de longues années d'accompagnement, la thérapie brève s'illustre par une démarche qui vise le comment sortir la personne de sa souffrance, en étant orientée solution et changement dans l'ici et maintenant, avec un travail plus bref (de quelques séances parfois à 20 séances au grand maximum). Mais avant d'aller plus loin, revenons à l'Ecole de Palo Alto et à ses pionniers.

 

Petit rappel Historique de l'Ecole de Palo Alto


Ne cherchez pas l'école! Palo Alto, appelé aussi le "collège invisible", est un courant de pensées riches et novatrices initié par l'anthropologue et biologiste anglais Gregory Bateson qui crée ce groupe du nom de la ville de Palo Alto en Californie, dans les années 50. Avec lui et grandement inspiré par Milton Erickson, c'est toute une équipe, et pas des moindre, qui va se constituer avec Don Jackson (psychiatre), Paul Watzlawick (psychologue), Dick Fish (psychiatre), John Weakland (anthropologue et thérapeute) et Jay Haley (brillant stratège en communication et thérapeute formé par Erickson).Ce courant est notamment à l'origine de la thérapie familiale - véritable révolution en psychiatrie  - mais aussi de la thérapie brève, la thérapie systémique, la PNL (programmation neurolinguistique) et l'AT (analyse transactionnelle).L'approche totalement innovatrice de la thérapie familiale est fondée sur l'hypothèse de la double contrainte de Bateson (j'y reviendrai), et va donner l'impulsion à Don Jackson en 1959, à créer le MRI - Mental Research Institute - vite rejoint par Watzlawick, Fish, Weakland, Haley et une nouvelle venue, Virginia Satir. Le MRI a posé les fondements, puis permis l'évolution de la conception de la thérapie systémique, et débouchera sur la création du Centre de thérapie Brève, puissant mouvement né aux Etats-Unis, et plus présent aujourd'hui en Europe.


Il est impossible de parler de Palo Alto, sans aborder (ou du moins mentionner) les concepts clés de la communication et de ses interactions, la notion de constructivisme, ainsi que les fondements de la thérapie systémique. Cette dernière repose sur 3 notions fondamentales que sont la cybernétique, la théorie générale des systèmes ainsi que la théorie de l'information, (que je ne développerai pas ici). La systémique résulte de l'évolution de ces trois disciplines. Pour bien comprendre cette révolution de Palo Alto, il faut également nous replonger dans le contexte scientifique des années 50, toujours empreint du Discours de la méthode de Descartes et de son approche scientifique, cartésienne et réductrice du 17ème siècle. Réductrice, car séparer et analyser chaque élément d'un système (prenons le corps et chacun de ses organes) sans prendre en compte la complexité de l'interaction et de l'interdépendance de chaque organe dans leur système global, étonnamment plus riche que la somme de toutes ses parties, peut vous donner la mesure du chemin à parcourir.


Je donnerai un peu plus loin des exemples concrets. De plus, n'oublions pas qu'en tant qu'anthropologue, Gregory Bateson encourageait l'étude scientifique comme moyen d'élargir la vision du monde, car il n'existe pas un monde donné qui serait le même pour tous, mais des mondes dans lequel chaque être humain construit sa propre réalité. Pour lui, l'étude du fonctionnement d'une société se fait sur le terrain, et au travers de l'observation de l'interaction de chacun de ses membres, et ce, dans un contexte donné; alors et seulement dans ce contexte donné, et grâce à l'observation des interactions circulaires de chaque membre (qui dit quoi, qui répond quoi, qui fait quoi, comment, avec qui…), les comportements prennent tout leur sens et peuvent être encouragés, modifiés ou interrompus si la nécessité s'en fait ressentir.


Le courant de pensée de Palo Alto va marquer un changement épistémologique certain dans l'approche du comportement humain et de la résolution de problème de l'individu, faisant émerger une notion fondamentale longtemps oubliée de la thérapie: la relation - relation d'une personne avec elle-même, avec les autres, avec son environnement qui déboucheront sur une autre notion fondamentale: le contexte. Voir une similitude avec ce (qu'aurait) dit Pasteur peu de temps avant sa mort: "Le microbe n'est rien, le terrain est tout", est un pas que je franchis aisément. En effet, un individu n'existe pas dans l'absolu en dehors d'un système (sa famille par exemple composée de chaque membre) et de son contexte, car l'être humain échange de façon essentielle avec le monde qui l'entoure, qui lui-même interagit sur l'individu; Seul le contexte environnemental et interactionnel le définit, donne un sens à ses comportements, ses émotions et ses pensées, et ainsi lui donne des leviers puissants de changement. Une « personnalité » ne peut être définie en faisant abstraction du réseau complexe de relations interpersonnelles qu'entretient la personne dans son quotidien. C'est en changeant la relation au monde de la personne, et donc la perception qu'elle en a, qu'on l'amène à être autrement. 

Pour en savoir plus, et partir à l'aventure de ce mouvement fondateur de la thérapie brève, je vous renvoie à un livre passionnant co-écrit par Jean-Jacques Wittezaele et Teresa Garcia, formés au MRI de Palo Alto, et co-fondateurs en 1987 de l'IGB (Institut Gregory Bateson) à Liège et Paris:A la recherche de l'école de Palo Alto

 

 

La thérapie familiale et l'hypothèse de la double contrainte


On l'appellera aussi le projet Bateson; dix années de recherche sur la communication paradoxale qui marqueront les contours de la thérapie familiale, révolutionnant la psychiatrie dans la genèse de l'apparition des symptômes psychotiques et dans leurs résolutions. En 1956, les membres fondateurs publieront un article commun: Vers une théorie de la schizophrénie qui introduira le concept de double contrainte (double bind). La schizophrénie serait une réponse adaptative à une structure pathologique et dysfonctionnelles des relations familiales basées sur un mode de communication paradoxale. Cette hypothèse se transforme en théorie et amorce un virage à 180° de l'approche psychanalytique, en élargissant dans une vision globale, non normative et interactionnelle, le symptôme de l'individu ainsi que ses comportements pathologiques.


Par Paradoxe, on entend le fameux "Soyez spontané" décrit par Watzlawick, Weakland et Fish dans Changements (paradoxes et psychothérapie), un des ouvrages fondamentaux de l'Ecole de Palo Alto. En effet, il est difficile, voire impossible d'obéir à un ordre en étant spontané; la spontanéité échappant à toute contrainte et volonté! Cette communication paradoxale piège la personne qui ne peut en aucun cas obéir à l'injonction sous peine de ne plus être spontané.Notre communication est quotidiennement paradoxale; qui n'a jamais dit: "Mais calme-toi" à une personne stressée ou en colère, dont le propre précisément de ce stress est de ne pas être calme. La solution interactionnelle du "calme-toi" visant à l'apaisement, risque bien d'être contre-productive en aggravant encore plus l'état de votre interlocuteur, impuissant à se calmer, et de surcroît maintenant, incompris de vous.La double contrainte est une communication paradoxale plus complexe encore car redondante et répétée quotidiennement par une personne dont l'autorité et l'affection ne sont pas contestables; et comme si cela ne suffisait pas encore, non seulement deux messages contradictoires simultanés sont donnés, mais ceux-ci sont verrouillés par un troisième, souvent implicite, bloquant toute tentative de réaction de la part de la personne qui reçoit ces messages. Cette dernière piégée, est poussée inconsciemment à s'échapper en adoptant un comportement hors norme et à se comporter de "façon folle".


Cette illustration de Watzlawick, vous donnera une idée très claire de ce qu'est la double contrainte et des ravages qu'elles entrainent dans son sillage: Une mère rend visite à son enfant et lui offre deux cravates, une bleue et une rouge. À la visite suivante, l’enfant se présente avec la cravate rouge. La mère lui dit : "tu n’aimes pas la cravate bleue" ?À la visite suivante, l’enfant se présente avec la cravate bleue. La mère lui dit : "tu n’aimes pas la cravate rouge ?" À la visite suivante encore, l’enfant se présente avec les cravates bleue et rouge à la fois au cou et sa mère lui dit : "Ce n’est pas étonnant que tu sois placé en pédopsychiatrie" !

 

 

 L'influence de Milton Erickson         


Elle est une pierre angulaire de la thérapie brève, notamment dans son approche stratégique de la communication. On y retrouve les prescriptions de tâches visant à faire vivre de nouvelles expériences, les interventions paradoxales, les suggestions directes et indirectes, les recadrages métaphoriques et la capacité à parler le langage du patient, sans oublier la participation active du thérapeute. Comme l'écrit Jeffrey Zeig dans La technique d'Erickson, Milton Erickson était un thérapeute de génie: "Le génie d'Erickson était le résultat de la combinaison de son intelligence, de ses qualités humaines, de sa curiosité, de son inventivité et de son intuition. Que ce soit dans le domaine de l'hypnose, de la psychothérapie, de l'enseignement, ou encore, sur le plan individuel, dans sa capacité à transformer ses handicaps en atouts, le génie d'Erickson était évident." Dans Un thérapeute hors du commun, Jay Haley (membre du MRI et élève d'Erickson durant 17 ans), retrace au travers de chaque étape de la vie de chacun, toute l'approche du travail de celui-ci.

 

 

Illustration concrète en thérapie brève de l'influence des interactions sur le comportement


"La situation est désespérée, et la solution désespérément simple" Paul Watzlawick Faites vous-même votre malheur

Prenons en exemple la famille, système par excellence, et voyons comment les interactions peuvent influencer chaque membre, désigner un porteur du "symptôme", généralement fort peu demandeur d'aide et transformer une simple difficulté en problème, par l'insistance et la répétition de messages inadaptés, certes logiques et de bon sens, mais contre productifs. Les prénoms sont fictifs, la situation plutôt commune.


Marc est un adolescent de 16 ans, qui depuis le collège, ne travaille plus en classe, et de surcroît n'a jamais  beaucoup aimé l'école. Il n'a plus de motivation et va d'échec en échec, traîne de plus en plus avec ses copains, découvrant les joies transgressives de l'école buissonnière. Il passe de plus en plus de temps à visionner des séries téléchargées sur son ordinateur ou à jouer à des jeux vidéo en ligne. Il est l'aîné d'une fratrie de 3 enfants. Sa sœur de 11 ans, Eléa, est 1ère de sa classe et son petit frère de 5 ans, Lucas, accapare encore beaucoup l'attention de ses parents. Ces derniers, désespérés et inquiets pour l'avenir de leur aîné, s'arrachent les cheveux, ont déjà tout essayé, vont de punition en privation - sans résultat, sinon de faire l'effet inverse à celui escompté - Ils ne reconnaissent plus leur fils, et lui répètent à longueur de journée la même ritournelle: "Mais travaille au lieu d'être toujours sur ton ordinateur! C'est pas comme ça que tu vas réussir! Et range ta chambre!"  Sa mère le contrôle de plus en plus, et dés qu'elle rentre du travail, lui pose la sempiternelle question: "Tu as fait tes devoirs?" et Marc de répondre: "Mais oui cool, j'assure" et s'en retourne jouer en ligne à son jeu vidéo préféré. Son père rentre et demande à voir ses notes, que Marc avait bien pris soin de camoufler, priant le bon Dieu que ses parents l'oublient dans un moment d'amnésie. Marc de plus en plus renfrogné et pris au piège, montre ses notes catastrophiques à son père excédé, déçu, et  impuissant, qui réagit à son tour: "Mais comment veux-tu qu'on te fasse encore confiance? Tu vas devenir quoi si tu continues comme ça?" .Et au fur et à mesure que le ton du père monte, le mutisme et la résistance du fils se durcissent, son besoin de rébellion (dans ce cas précis, rébellion froide) atteint des sommets, alors que son estime de soi descend en flèche. Une relation en cascade s'auto-alimente, la guerre des nerfs a commencé et chacun souffre dans son coin, tournant en rond un peu comme un hamster dans sa roue; sans compter que la relation parents-enfants s'appauvrit et se réduit comme une peau de chagrin, ne se nourrissant que de contrôle, de déception et de résistance, au détriment de complicité et d'instants présents à partager sur d'autres thèmes.


En observant la situation, sans interprétation et sans jugement, il s'avère qu'avec la meilleure volonté du monde et faisant de leur mieux, plus les parents poussent leur fils à travailler, plus leur fils freine et moins il travaille. Moins ça marche, et plus les parents insistent encore et encore, un peu comme si à force d'acharnement, leur fils allait enfin avoir le bon déclic, et se mettre à travailler, peut-être même à y trouver du plaisir. C'est sans compter que le propre d'un adolescent est de chercher le point de friction avec ses parents, ses profs et toute forme d'autorité, pour dire NON et les défier, pour transgresser et pouvoir couper le cordon. En effet "La maturité est la capacité de faire quelque chose malgré le fait que vos parents vous l’ont recommandé." Watzlawick dans Faites vous-même votre malheur


Que fait le thérapeute en thérapie brève, systémique et stratégique?


En brossant les grandes lignes, le thérapeute va voir les parents dans la plupart des cas, car l'adolescent est rarement demandeur d'une aide, et il serait (encore) contre-productif de vouloir travailler avec lui contre son gré. Si le jeune est demandeur, on le voit bien évidemment, mais sans faire l'économie de travailler avec les parents. Le thérapeute tout en créant la relation, va minutieusement faire son "enquête" et demander toutes les tentatives de solution des parents, et si cela a donné un résultat: " Et lorsque vous faites et dites cela à votre fils, y-a t-il une amélioration ou un durcissement du problème? Et vous faites çela depuis combien de temps? Et vous me dites que vous avez tout essayé? Et il travaille encore moins, se comporte de plus en plus mal à la maison? etc." Ce sont par ces questions et reformulations recadrantes, que le thérapeute amène les parents à envisager le problème sous un autre angle - "C'est parce que vous êtes des parents vigilants et aimants que vous faites tout ce que vous faites, mais au vu du résultat, ça n'est peut-être pas la bonne solution? Et donc si j'ai bien compris, plus vous poussez votre fils à travailler et moins il travaille? …" Le thérapeute va pouvoir alors proposer de nouvelles interactions parents-enfants, à 180° de ce qu'ils faisaient alors, et la tâche n'est pas aisée, car ces nouvelles interactions stratégiques, échappent au bon sens et surtout à une certaine logique bien ancrée dans les cerveaux. L'idée est de le freiner au lieu de le pousser: "Alors mon chéri, pas trop fatigué par ta journée de cours? Bon il faudrait peut-être te détendre ce soir et lever le pied? J'avoue que je suis un peu pénible parfois à toujours te parler de tes notes, mais c'est parce que je m'inquiète, et du coup je te mets la pression...Et si tu me montrais un peu comment on joue à ce jeu vidéo?" Bien évidemment, c'est une piste, un petit jeu de rôles à proposer aux parents, qui trouveront leurs propres mots à dire à leur fils.


Cette interaction stratégique répétée quotidiennement "piège" votre chérubin, car soit il continue à ne pas travailler, MAIS IL VOUS OBÉIT, et croyez-moi vous obéir, ça n'est même pas en rêve; soit IL VOUS DÉSOBÉIT, et se remet en mouvement peu à peu, à condition que vous le lâchiez sur le travail et réitériez constamment votre bienveillante invitation à ne pas trop se" fatiguer." L'idée est là, réduite à sa plus simple expression dans cet exemple, mais met bien l'accent sur l'importance capitale de l'interaction et du changement.



 


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