Conflits parents-adolescents

"Tout problème a une solution ou bien vous faites partie du problème."

Albert Einstein

 

 

L'autorité des parents bien malmenée

De plus en plus de parents dépassés m'appellent et me consultent pour gérer la relation avec leurs adolescents, le plus souvent déscolarisés ou déjà bien décrochés de leurs études, errant sans projet de vie, déprimés, addict aux écrans et de plus en plus au cannabis, avec qui les conflits sont devenus quotidiens, parfois menaçants et violents. Ces parents impuissants "s'arrachent les cheveux", dans le plus grand découragement et désenchantement. Ils me disent avoir tout essayé, de l'autoritarisme avec punition et interdiction, au lâcher-prise permissif et à la démission, à l'injonction d'aller consulter un psychologue, pour enfin revenir à la sanction et aux cris, sans résultats aucun, si ce n'est de renforcer l'opposition adolescente.

 

Force est de constater qu'ils ont perdu tout contrôle sur leurs enfants, ces derniers ayant repris à leur compte une domination sur leurs parents. 


Mais que se passe t-il? Serait-il plus difficile aujourd'hui d'avoir de l'autorité sur ses enfants? Et comment reprendre les rênes lorsque ce sont eux qui ont pris le pouvoir? Est-ce la seule et entière responsabilité des parents?
Allons faire préalablement quelques constats autour de cette problématique et y trouver des pistes de réflexion.
 

Notre société aujourd'hui

Dans notre paysage sociétal extrêmement mouvant, la cellule familiale a connu ces dernières décennies de grandes mutations, ébranlant la structure même de son organisation, et ses repères ont volé en éclats. La famille est aujourd'hui multi-organisationnelle: décomposée, recomposée, mono-parentale, traditionnelle ou pas...
L'accélération d'une société de plus en plus individualiste et autocentrée, ainsi que l’évolution de la vision du couple et du rôle de chacun, ont amplifié ce phénomène.

Les relations parents-enfants se sont modifiées, voulant faire la part belle à l'épanouissement de chacun, y compris de celui des enfants, laissant de côté l'autorité au profit d'une notion de "parentalité" qui donne l'injonction aux parents de s'adapter à leurs enfants et à leurs besoins. Besoins de plus en plus sur-valorisés par une société prônant toujours plus de consommation et de plaisir.

 

La tâche est rendue très difficile, voire totalement paradoxale, du fait du décalage grandissant entre les valeurs prônées par notre société consumériste et les exigences de l'éducation au travers d'une autorité parentale qui doit poser des limites. Dans une société d'hyper consommation, dire "non" semble plus périlleux encore face à un mastodonte sociétal gourmand, qui déploie toujours davantage la valeur (ou anti-valeur devrais-je dire) de l'immédiateté comme seule loi. 

Comprendre les mécanismes de notre environnement est indispensable à qui veut rester acteur de sa vie, une condition sine qua non à notre adaptation et à notre survie. Mais aujourd'hui, c'est une course en avant sans cesse renouvelée par les dictats d'une technologie de pointe frénétique, qui nous pousse à nous sur-adapter en permanence. Et ne jetons pas trop vite la pierre aux enfants et aux adolescents, qui tout comme les adultes, sont victimes eux aussi de cette société de consommation. Oui mais, ce sont eux les enfants, et les parents doivent pouvoir se positionner comme tels. 

L'Autorité, axe médian de l'autoritarisme et du laxisme

Étymologiquement, de la racine "augerer", l'autorité signifie faire naître, enraciner et augmenter dans une notion de croissance. L’autorité a donc la capacité de faire grandir quelque chose, ce qui est de bon augure lorsque l'on parle de l'autorité des parents. La légitimité, la responsabilité, la connaissance et la sagesse en sont ses gardes rapprochées, la transmission et l'éducation, sa mission de vie, vitale pour le bien fondé des générations en construction. 


La légitimité implique un positionnement de son rôle de parents et d'éducateurs, et passe forcément par l'acceptation de déplaire à ses enfants ainsi que l'acceptation du conflit comme réponse à leurs frustrations. Elle est la colonne vertébrale d'une bonne autorité, et demande à se remettre en question, parfois à tâtonner et à se tromper. Mieux vaut l'erreur que la démission. Beaucoup de parents que j'accompagne craignent de perdre l'amour et le respect de leurs adolescents en leur posant des limites, alors que finalement, ils provoquent tout ce qu'ils voulaient éviter. 


Cependant, poser des limites n'est pas un prétexte à exprimer sa colère ni à se justifier; il y a plusieurs façons de dire non et la bonne nouvelle c'est que cela s'apprend, pas besoin d'être un super-héros. On ne le dira jamais assez, l'autre va jusqu'où je le laisse aller et il en va de la responsabilité des parents de circonscrire le territoire et la position de chacun.

 

L'enfant roi est un tyran

Placer l'enfant au coeur de la société, l'a élevé au rang d'enfant-roi omnipotent, tourné exclusivement sur lui-même, tempêtant à la moindre contrariété et privé de toute faculté d'adaptation. Sans limites et sans cadre référentiel, l'enfant et plus tard l'adolescent, prennent le pouvoir de la relation sur leurs parents, et deviennent de vrais tyrans prompts à les faire tourner en bourrique, peu préparés et armés à s'intégrer à la société dans laquelle ils devront pourtant bien vivre. L'enfant roi n'est pas heureux, car la confrontation avec le monde est rendue impossible. Il teste toujours davantage les limites de ses parents, afin de trouver sa place et sa sécurité. Une escalade s'installe très vite pour déboucher sur des conflits toujours plus violents, expression de l'impuissance des uns et des autres.


Si l'autoritarisme a privé de nombreuses générations de toute liberté individuelle et de la capacité à exprimer leurs émotions, le laxisme a inversé les rôles, mettant en danger les enfants livrés à leurs pulsions d'omnipotence. 

 

L'autorité, l'adolescence et la thérapie systémique et stratégique

Tout d'abord, un premier recadrage s'impose concernant la relation des parents avec leur ado; ils vont devoir s'adapter et réajuster le mode d'autorité à cette étape charnière qu'est l'adolescence. En effet, leurs chères petites têtes blondes ont des poils qui poussent et des hormones qui les submergent de partout, les attirant vers le besoin irrépressible d'explorer ce nouveau monde. C'est un processus physiologique et psychologique très déroutant et angoissant pour les adolescents (comme pour les parents) qui ne se reconnaissent plus dans cette phase hybride et pourtant constructrice de leur future identité d'adulte. Malheureusement dans nos sociétés modernes, aucun rituel ne vient accompagner ce changement. 


Poser des limites à des adolescents ivres de liberté et de nouvelles expériences, est un peu comme se frapper la tête contre un mur et attendre qu'il se fende le premier. 

 

C'est là un virage à amorcer à l'aide de stratégies telles que "Sillonner la mer à l'insu du ciel, Rajouter des bûches pour éteindre le feu", stratégies que nous voyons en séances, et qui permettent aux parents de véhiculer des messages paradoxaux qui "feintent" leurs enfants avec bienveillance; tout en leur donnant plus d'espace pour respirer, les limites se trouveront d'elles-mêmes. Les résultats attendus sont très vite au rendez-vous.


Pour en savoir plus sur le sujet, je vous recommande un excellent livre de Giorgio NardoneChevaucher son tigre (ou comment résoudre des problèmes compliqués avec des solutions simples).

Alors que faire lorsque le système parents-adolescents, enkysté dans le conflit, s'est emballé dans une boucle infernale?


Tout d'abord, vouloir obliger son adolescent à venir consulter, alors qu'il n'est pas demandeur, qu'il n'a pas de problème selon lui, est contre-productif et s'avère être la meilleure façon de le rendre encore plus résistant. En effet, le problème est interactif. Ce sont les parents qui doivent reprendre le contrôle de la relation, et non pas l'inverse. D'autre part, cela stigmatise davantage encore plus le jeune comme" porteur du problème", et l'accabler ne favorisera pas une meilleure relation, bien au contraire.

La première stratégie consiste donc à travailler avec les parents dans l'objectif immédiat d'assouplir le système relationnel. Pour cela, il s'agira d'établir scrupuleusement l'inventaire de tout ce qu'ils ont mis en place pour solutionner le problème et qui n'a pas fonctionné, pour les stopper. En thérapie systémique et stratégique, on appelle cela les tentatives de solutions. En effet, pourquoi continuer à dire, à faire, quelque chose qui non seulement ne résout pas le problème mais à contrario l'aggrave? 

 


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